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« Holding Our Breath » (retenir notre souffle) : Créer un espace sacré de commémoration

« Holding Our Breath » (retenir notre souffle) d’Adrian Stimson, une installation à grande échelle fondée sur les expériences vécues et les observations directes de l’artiste à une base militaire de Kandahar, en Afghanistan. L’œuvre est inspirée par ses conversations avec des soldats, dont certains étaient membres des Premières Nations, et son impression de la vie quotidienne se déroulant à la base militaire située dans le vaste paysage du Moyen-Orient.

Treize ans se sont écoulés depuis mon déploiement civile en Afghanistan dans le cadre du Programme d’arts des Forces canadiennes. J’ai passé deux semaines en tout avec les Forces au camp Mirage aux Émirats arabes unis, ainsi qu’à Kandahar et à Masum Ghar, en Afghanistan. C’est une expérience que je n’oublierai jamais et qui continue d’habiter ma pratique artistique.

Je suis un vétéran autochtone qui a servi dans le cadre de l’option militaire Katimavik en 1983. J’ai suivi ma formation militaire générale dans les grades subalternes de la Marine royale canadienne en tant que matelot de deuxième classe, à la base des Forces canadiennes Esquimalt (C.-B.). Cette période incroyable de ma vie m’a beaucoup appris sur moi-même et m’a offert des occasions qui m’interpellent encore aujourd’hui. Je viens d’une famille militaire. Mon père était capitaine au sein du cadre canadien d’officiers instructeurs de cadets. Mes grands-parents ont servi pendant la Seconde Guerre mondiale : ma grand-mère, alors radiotélégraphiste, a épousé mon grand-père, un soldat canadien. Mon arrière-grand-père, le capitaine Eric Deane, qui a servi pendant les deux guerres mondiales, s’est vu décerner l’Ordre de l’Empire britannique par le roi George VI. Nous avons récemment su qu’on le préparait à des opérations de guérilla et d’espionnage pour les Britanniques dans l’éventualité où les Allemands avaient envahi la Grande-Bretagne. Il est aussi important de souligner que je suis un descendant des Pieds-Noirs, qui ont une longue et fière histoire de sociétés guerrières.

Le 22 janvier 2010, j’ai appris que j’étais accepté dans le Programme d’arts des Forces canadiennes et que je serais déployé en Afghanistan. J’étais honoré et emballé d’avoir été choisi, quoiqu’un peu inquiet. Mon déploiement, qui avait lieu à la mi-mars, a nécessité beaucoup de logistique au préalable. Je me souviens que je reconnaissais l’occasion en or qui se présentait à moi, tout en me rendant compte du danger réel auquel j’allais m’exposer. Ma famille, mes amis et des gens que je ne connaissais pas m’ont offert un soutien incroyable, mais je sais aujourd’hui qu’ils ont caché leurs craintes et retenu leur souffle collectif jusqu’à ce que je revienne sain et sauf. Je suis éternellement reconnaissant des bons mots et de l’appui que j’ai reçus à cette époque.

Mon déploiement en Afghanistan a donné lieu à deux expositions, une exposition solo de dessins, d’installations, de peintures et de vidéos intitulée « Holding Our Breath » (retenir notre souffle) et une exposition collective intitulée « Terms of Engagement » (règles d’engagement) qui a été organisée par Christine Conley. J’ai écrit et donné plusieurs conférences au fil des ans et je continue de m’intéresser et de m’adonner à la création d’œuvres à thème militaire.

En 2017, le gouvernement canadien a annoncé le concours de design du Monument commémoratif national de la mission du Canada en Afghanistan. Avec Christine Leu et Alan Webb, de LeuWebb Projects, ainsi que Jana Joyce et son équipe du cabinet d’architecture paysagère MBTW, nous avons formé l’équipe Stimson, dont je suis le concepteur artistique en chef. Ensemble, nous avons soumis notre concept et, en 2022, le design de notre équipe a été retenu pour le Monument commémoratif national de la mission du Canada en Afghanistan. L’objectif collectif de l’équipe Stimson a été d’imaginer un hommage durable à l’engagement et au sacrifice des Forces armées canadiennes, des forces policières, des fonctionnaires et des civils dans les efforts de reconstruction de l’Afghanistan. Nous voulons en même temps souligner le soutien offert par les familles, les amis et les collectivités du Canada et le peuple afghan. Notre parcours conceptuel a été caractérisé par un cheminement profond au cours duquel nous nous sommes arrêtés tous les jours sur les noms de ceux et de celles qui sont tombés au combat et avons imaginé un espace sacré. Nous avons à cœur de réaliser cet important lieu de réflexion, de commémoration, de compréhension et de guérison pour tous les Canadiens. Le processus est en cours, et nous espérons que le monument sera terminé d’ici 2027.

En travaillant à notre proposition pour le Monument commémoratif national de la mission du Canada en Afghanistan, je me suis fortement appuyé sur les journaux que j’ai tenus pendant mon déploiement aux Émirats arabes unis et en Afghanistan. Dans le présent article, je reproduis une version révisée de quelques-unes de mes inscriptions au journal pour mettre en contexte et aider à faire comprendre ce conflit complexe, qui se poursuit malheureusement à ce jour.

Le 17 mars 2010 — 1932 heures — Aéroport international John G. Diefenbaker de Saskatoon
En vol, après un décollage en douceur. J’ai lu un article du National Post au sujet du diplomate en zone de combat Ben Rowswell. L’article fait ressortir les dangers qui existent, ce qui fait réfléchir. Je lis aussi les poèmes de Keith Douglas, soldat britannique de la Seconde Guerre mondiale, que ma cousine Niki m’a envoyés. Mon esprit se tourne vers l’expérience imminente. Qui vais-je rencontrer? Que vais-je voir? Comment vais-je être? Je n’ai pas peur, je me demande seulement ce qui m’attend. J’ai toute une rangée de sièges à moi seul, quel privilège!


Le 19 mars 2010 — 0940 heures — Quelque part au Moyen-Orient (emplacement classifié)
Maintenant que l’information est déclassifiée, je peux préciser que je suis d’abord arrivé au camp Mirage, près de Dubaï, aux Émirats arabes unis.

Je suis de retour dans un désert, un milieu que j’aime.
Rogers Pass,
Canuck Drive,
Les moucherons piqueurs,
Les tourterelles tristes,
La Transcanadienne,
Vers la guérite du patrouilleur,
Des rangées de casernes,
Une brise douce et chaude,
Une feuille d’érable,
Contre une feuille de palmier,
Le chant matinal des moineaux,
Ici comme chez nous,
La chaleur monte,
Les mouches se rassemblent,
Un avion Hercules traverse le ciel,
Une illusion, un silence,
Du personnel ici et là,
À pied d’œuvre.

Il y a beaucoup de conteneurs, un peu comme des murs qui divisent le camp. Aspect pittoresque, chaque caserne a son petit jardin. Un général m’a dit que Kandahar est bien différent de cet endroit-ci. Je sens la chaleur s’intensifier. Il a également mentionné que les attaques à Kandahar se produisent habituellement la nuit.

2000 heures — Le camp bourdonne d’activité ce soir : des soldats jouent au bingo, regardent la télévision ou des films, jouent à des jeux, ou passent simplement du temps ensemble. J’ai vu les plaques commémoratives, ce qui me ramène à la réalité d’être ici. J’entends l’appel à la prière de la mosquée, mélangé à la bande sonore d’un téléroman américain, bizarre. Je pars pour l’Afghanistan à 0740 heures demain matin.


Le 20 mars 2010 — 0809 heures
Assis sur le tarmac, le Hercules devant moi. Les soldats armés attendent de monter à bord. J’ai mon gilet et mon casque.

0923 heures — Nous venons de décoller, un décollage très bruyant, mais en douceur. Les vibrations traversent le corps, j’ai mes bouchons d’oreille. Je ressens une proximité entre les soldats sans les connaître. Nous sommes unis dans cette aventure. Je regarde les visages endormis, les têtes penchées en quête de confort, quelque chose de serein, de beau, toute une juxtaposition, comme des enfants endormis dans une pile de fusils. Nous sommes ensemble, mais seuls dans notre esprit, à jouer notre vie à répétition, à nous raconter nos propres petites histoires, nos souvenirs, et les circonstances actuelles — le silence.

1421 heures — Kandahar Kandahar (KAF) a quelque chose de chaotique. Il y a des barrières de béton partout. Il y a des gens de nombreux pays ici. Chaque personne que j’ai vue porte une arme à feu. On m’a dit que c’était la piste d’atterrissage la plus utilisée au monde. On me dit que, dès que la sirène retentit, il faut se jeter par terre et rester là deux minutes jusqu’à ce que les sirènes donnent le signal qu’il n’y a plus de danger. On se sent relativement en sécurité à l’intérieur de l’enceinte, mais il arrive que des roquettes s’abattent. Je suis allé sur la promenade pour voir tout ce qui s’y passe, j’ai vu le Tim Hortons. On peut entendre les avions décoller à tout bout de champ.


Le 21 mars 2010 — 1105 heures
Le diaporama commence par les mots [traduction] : « En Afghanistan, l’expérience de chacun peut varier. » On m’enseigne les procédures de premiers soins en cas d’urgence. Nous regardons des images qui font réfléchir : des blessures infligées par des engins explosifs improvisés. Je me sens un peu secoué en pensant aux ravages physiques et psychologiques chez une victime d’explosion. Les ondes de choc font rebondir nos organes creux. Les coûts humains sont énormes. Je voyage par voie terrestre demain.


Le 22 mars 2010 — 0820 heures
Appel nominal : « Oui, caporal! » On m’enseigne les consignes d’urgence pour le véhicule blindé qu’on appelle le « People Pod » (Ppod). Le Ppod semble sortir tout droit d’un film de science-fiction, une boîte conçue pour résister à l’explosion d’un engin explosif improvisé, la technologie au travail. Nous montons et nous nous attachons dans l’obscurité du véhicule, accompagnés d’un chien renifleur d’explosifs. Nous partons. De petits écrans vidéo révèlent le paysage qui défile. Le véhicule est climatisé et il y a tout partout des sacs pour le mal des transports. Je m’installe pour une longue matinée de route.

1200 heures — Arrivée à la base d’opérations avancée Masum Ghar. Quelle balade à bord du Ppod! Par coïncidence, je suis jumelé à un caporal-chef des Premières Nations, Jamie Gillman, de la Saskatchewan. Nous connaissons beaucoup de gens en commun. Je me sens très chanceux de l’avoir comme guide. Lors de notre expédition, nous sommes allés à différents points d’observation… Les talibans sont partout autour de nous. Nous ne savons pas vraiment qui ils sont ni où ils se trouvent. On me montre d’autres bases d’opérations avancées dans les campagnes environnantes, des bases canadiennes aussi bien qu’américaines. J’entends des coups de feu venant d’un camp éloigné. Les talibans tirent assez souvent des coups de feu.


Le 23 mars 2010 — 0551 heures
J’attends que le soleil se lève au-dessus des sommets en dents de scie. Un coq chante au loin. Une femme en châle blanc se promène à vélo. L’air matinal est frais. On entend les génératrices vrombir derrière. Des voix dans la ville. L’éveil. Un aboiement… Un officier de l’armée afghane armé d’un fusil s’approche de moi, à des fins de vérification. Je lui montre mon appareil photo : [traduction] « Le lever du soleil », lui dis-je. Il sourit et poursuit son chemin. Un homme dans son arrière-cour s’adonne à son rituel du matin, les oiseaux appellent le soleil. La fumée s’élève des maisons. Mon hôte vient me voir. Il mentionne qu’il y a eu une explosion la nuit dernière. Nous devrions savoir aujourd’hui ce qui en était. Il pense que l’explosion était liée à un échange de feu.

0652 heures — Je viens d’entendre une grande détonation au nord-ouest!

0745 heures — Je suis allé déjeuner avec le soldat avec qui je partage mes quartiers. Nous avons parlé de certaines des explosions qu’il a vécues. « On pouvait ressentir l’onde de choc. » Il y a eu plusieurs détonations dans les campagnes environnantes ce matin. On sent vraiment qu’on se trouve dans une zone de guerre. Pourtant, les habitants de l’endroit se rendent au travail à pied, à vélo ou en charrette. Les chèvres sont menées en troupeau dans les champs. La vie continue. Un convoi de chars d’assaut se prépare à une expédition. Il y a des coups de feu au loin qui provoquent un écho étrange. Oh, il doit y avoir une bataille là-bas, les tirs sont constants maintenant.

0911 heures — Je viens de me rendre sur le flanc de la colline où se trouve le monument commémoratif de Masum Ghar à la mémoire des victimes de la guerre. Si on laisse entrer la peur, la tristesse et l’émotion, ce serait peut-être trop accablant… Les sons ici sont presque mécaniques : des moteurs, des génératrices, des hélices d’hélicoptère, du métal contre du métal, du gravier broyé sous les pneus, des perceuses, des scies, des meules, le tout mélangé à d’occasionnels coups de feu et explosions au loin. Il y a les sons naturels, les oiseaux de toutes sortes, les voix de personnes qui discutent, celles des traducteurs afghans. C’était magnifique de me réveiller tôt et d’observer le lever du soleil tout en écoutant les sons matinaux, l’appel à la prière de la mosquée, les oiseaux et les gens qui s’activent, de regarder le ciel s’illuminer lentement. Je pensais aux conflits. Je peux comprendre la haine profonde qui règne chez les gens, mais je me demande pourquoi ou comment de tels conflits peuvent se multiplier dans un endroit si magnifique. Un autre hélicoptère traverse le ciel à vive allure.


Le 24 mars 2010 — 1950 heures
La vie malgré la guerre, comment les gens du pays composent-ils avec cette situation? Quand je regarde la vie se dérouler autour de nous dans le village, elle semble calme, et pourtant… il y a les sorties quotidiennes des avions de combat et les roquettes qui viennent s’abattre. Je me demande quelles en sont les répercussions sur la vie quotidienne de ces gens. L’Afghanistan est en guerre depuis toujours, le sort du pays est toujours entre les mains des autres. La vie à la base d’opérations avancée est routinière… la nuit, ce sont des conditions de blackout, ce qui signifie qu’il ne se passe rien. Les soldats ont leur propre ordinateur avec accès sans fil, des mondes séparés, mais connectés instantanément. Un soldat m’a demandé si c’était bizarre d’être entouré de tous ces fusils.


Le 25 mars 2010 — 0645 heures
Une détonation au loin. Le Nord-Ouest semble être une région d’activité intense.

0745 heures — Je pars aujourd’hui. L’information est confidentielle jusqu’au dernier moment… On vient de m’informer que je pars à midi. Mon hôte le caporal-chef et moi nous prêtons ensemble au rituel de purification par la fumée. Je le remercie de sa générosité et de son temps. Nous nous reverrons de l’autre côté de l’océan.

1240 heures — La poussière tourbillonne furieusement autour de nous. Les hélices de l’hélicoptère soulèvent la poussière et projettent du petit gravier sur nous. Les choses se passent vite. Je suis la file de soldats qui s’apprêtent à monter à bord de l’hélicoptère, sous la direction de son commandant. Je ressens le souffle chaud des moteurs. Je monte sur la plateforme d’embarquement. Des scènes de tous les films sur le Vietnam que j’ai vus me viennent à l’esprit. L’hélicoptère est un Chinook américain à bord duquel il y a des mitrailleurs. Chacun embarque et prend place rapidement… Nous sommes tous à bord et, tout à coup, nous nous élevons dans les airs. Je regarde par l’arrière, Masum Ghar disparaît au loin. Nous passons par-dessus la montagne, nous nous rendons à l’autre base pour ramasser d’autres soldats. Nous rentrons à Kandahar.


Le 23 octobre 2023 — 1514 heures
Post-scriptum : Il s’est écoulé 13 ans depuis cette expérience et, en relisant mon journal, je me suis souvenu très nettement de chaque moment. Le conflit en Afghanistan est une guerre complexe qui, malheureusement, demeure en évolution. Chez les Canadiens, nous avons perdu 158 membres des Forces armées, un diplomate, un entrepreneur du ministère de la Défense nationale et un journaliste. Je me suis arrêté sur ces noms, sachant que ce ne sont pas que des noms. C’étaient nos filles, nos fils, nos sœurs, nos frères, notre famille et nos amis. Et ils ont fait le sacrifice ultime pour nous. Je leur en suis éternellement reconnaissant et je me souviendrai toujours d’eux et d’elles.

Je remercie le Programme d’arts des Forces canadiennes de m’avoir offert cette occasion extraordinaire, ainsi que tout le personnel qui a servi et qui a assuré ma sécurité.

Iksukapi (mot signifiant « très bien » en pied-noir). Notre expérience commune nous rapproche.

— Adrian Stimson

Pour consulter d’autres ressources et connaître d’autres façons de souligner la Semaine des vétérans, visitez atlasveterans.ca/semaine-des-veterans-2023.

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